Le nombre de grévistes est-il plus ou moins élevé en France qu'ailleurs? Comment se fait le décompte et est-il fiable?
Pour la comparaison du taux de conflictualité en Europe, le critère du nombre de journées individuelles non travaillées (JINT) rapporté à la population est utilisé. Il
semble toutefois que le périmètre examiné selon les sources (avec ou sans la fonction publique; type d'entreprises examinées;...) aboutit à des chiffres assez différents (la France passe ainsi,
d'un tableau à l'autre, du peloton de tête des pays grévistes à moins que la moyenne européenne ). Vous trouverez une excellente analyse de ces différentes sources sur le site
Ecopublix .
Le décompte du nombre de grévistes est lui aussi un sujet de réflexion de fond par son enjeu politique et social. C'est pour cela qu'il est pertinent
de présenter ci-dessous l'analyse de la remontée des résultats d'une grève, en l'occurrence celle du 1er décembre 2008 à l'ANPE. Nul doute que la grève du
jeudi 29 janvier 2009, qui concerne un nombre très important d'entreprises, fera l'objet de multiples interprétations puisque rien n'est déjà simple quand il s'agit d'une
seule entreprise !
Le 1er décembre 2008, une grève a eu lieu à l'ANPE. Le motif est salarial . L'ANPE fusionne avec l'ASSEDIC le 1er
janvier 2009 et les conseillers de l'ANPE vont travailler avec un salaire inférieur à leurs homologues ASSEDIC. De plus, leur charge de travail est accrue
par de nouveaux services à délivrer dans la nouvelle institution fusionnée qui porte désormais le nom de Pôle emploi: le conseil à l'emploi par téléphone proposé au public
appelant le 3949 et le traitement de l'indemnisation par ces mêmes conseillers permettant aux demandeurs d'emploi d'avoir un référent unique.
Les agents ANPE se mobilisent fortement le 1er décembre. Selon la Direction, 48% des conseillers sont en grève alors que l'estimation syndicale est dans une fourchette de 60% à 70% !
Comment expliquer une telle différence que l'on retrouve d'ailleurs lors de nombreux conflits sociaux ?
Tout d'abord, par la rapidité exigée de l'information du nombre de grévistes. Dès l'ouverture des agences ANPE, il est demandé aux managers de faire remonter leurs estimations du nombre de
grévistes. Or, un agent peut être comptabilisé comme gréviste alors même qu'il va prévenir son responsable 10 minutes plus tard de son arrêt maladie. De même, un agent prévu en formation peut
être gréviste sans que son manager en soit informé immédiatement et est donc compté comme non gréviste.
C'est sur la foi de ces remontées que l'estimation du nombre de grévistes est donnée en fin de matinée. Le nombre exact de grévistes n'est en fait connu que le lendemain. Mais il est déjà
trop tard car, Direction et syndicats se sont déjà emparés des chiffres de la veille soit pour minimiser l'événement, soit pour en obtenir le bénéfice maximum voire la reconduite de la grève.
L'ANPE compte "seulement" 30 000 salariés. Imaginez les erreurs possibles lors d'une grève à l'Education Nationale !
Ensuite, qui est comptabilisé comme gréviste? Les syndicats évoquent une estimation supérieure arguant que les CDD, peu grévistes par peur du non renouvellement de leur
contrat, ne doivent pas être comptabilisés. Or, il est demandé aux managers de ne faire remonter que le nombre de grévistes en CDI. On peut donc supposer que l'estimation de la Direction est
la plus proche de la réalité puisqu'elle compare le nombre de CDI grévistes au nombre de CDI qui auraient dû être à leur poste ce jour là (hors agents en maladie, congé, temps partiel). Mais
comme la Direction ne précise pas comment son calcul est fait, le doute subsiste et contribue au différentiel.
Enfin, les syndicats expliquent que les nouveaux agents en CDI et en période d'essai ne font pas grève par peur de ne pas être titularisés. Si les syndicats ne les comptent pas
comme agent cela augmente mécaniquement le pourcentage de grévistes. On dérive alors sur une segmentation subjective du personnel qui produit des chiffres faux. D'ailleurs, à
ce jeu , la Direction pourrait aussi conclure que certains agents ne feraient pas "naturellement" grève mais, ne voulant pas se désolidariser de leurs collègues ou subissant des
pressions, préfèrent finalement ne pas aller travailler.
Nous voyons là mieux le dilemme du décompte et du pourcentage de grévistes dans une entreprise. Pourtant, avec une demi-journée de plus, les chiffres donnés seraient exacts. Et, en amont, il
suffirait que syndicats et Direction se réunissent et s'entendent sur qui est et n'est pas comptabilisé.
Un voeu pieux au regard de la défiance mutuelle entre des syndicats qui se doivent de hausser le ton très vite pour cacher leur faiblesses (7% des salariés français sont
syndiqués et seulement 5% dans le secteur privé) et des Directions souvent coupées du terrain et utilisant à outrance le management par objectif sans forcément de cohérence ?
Ce serait sans doute l'une des solutions pour arrêter, lors de chaque grève, le scénario décrit. Peut-être l'exemple repoussoir des comptages,
recomptages, estimations et contre-estimations de l'élection de la secrétaire générale du P.S. pourrait être le déclencheur d'une réflexion sur l'objectivation des
conflits sociaux ?